» Longtemps les femmes furent réduites à leurs travaux de broderie et de couture, dans l’intimité d’un boudoir ou l’enfermement des tâches domestiques.
Aujourd’hui nombre d’entre elles restent condamnées à l’invisibilité, à la disparition de leur corps, de leur visage, derrière des voiles d’un noir opaque et désespérant.
Des artistes, des femmes, s’emparent alors de la broderie, de la couture, pour les subvertir, les détourner, pour les convertir en gestes de libération.

Et Zoé Rumeau est l’une d’elles : ce n’est plus de fil ou de laine qu’elle brode, matières anonymes et sans âme, mais c’est de cheveux – cheveux issus de corps féminins,  récupérés à leurs pieds, tombés de têtes pleines d’histoires et de destins, cheveux venus de l’autre bout du monde, d’Inde où ils ont été offerts en sacrifice aux prêtres. Cheveux qui se mélangent, et femmes qui se mélangent, cheveux auxquels il est donné un nouvelle vie, secrète et intense, cheveux échappés du voile qui les emprisonnait.

Zoé en a fait une sculpture monumentale et animale, un trouble de civilisation, une femme ours, un manteau épais et dense, parcouru de mille nuances de brun, de noir, de châtain – couleurs de la terre -, un voile intégral, sans ouvertures, un précipité et un condensé de toutes ces femmes qui le composent, un voile qui ne cache plus la chevelure mais la découvre, la brandit en signe de puissance et de beauté, un voile qui donne à voir les traces qu’ont laissées les corps – un témoignage et une épiphanie.

Les mains de Zoé n’en restent pas là : sur des visages dessinés ou photographiés, elle brode méticuleusement la peau de papier pour la faire disparaître derrière un maillage de cheveux noirs, points de suture, prolifération d’insectes menaçants. Visages aux lèvres cousues – souvenir barbare de sorcières que l’on désirait faire taire -, visages envahis et rapiécés, constellés de minuscules barbelés de cheveux, mais visages qui résistent, en écho au Free rageur peint sur les seins de l’artiste, visages qui parlent encore, voient et entendent car il reste le regard, profond, accusateur ou étonné, le regard qui ne peut se taire. Sur les image de Zoé, les yeux des femmes restent toujours visibles, à découvert, perçant le fin grillage : aucun voile ne peut jamais tout recouvrir, tout condamner.  »

JOY SORMAN

 

 

Sculpture de Cheveux de femmes brodées

hauteur 175cm

damètre à la base 90cm

2013