Zoé Rumeau
Vit et travaille à Paris

Si être artiste c’est : ne pas rester indifférent. Ne pas rester indifférent à la matière, à la terre sur laquelle je pose mes pas, qui me soutient et me résiste, que je piétine, que je façonne aussi mais qui finira par m’engloutir. Si c’est ça être artiste.

Zoé Rumeau est artiste comme on est géologue, volcanologue, sismologue : obsessionnelle des mouvements, déplacements, odeurs, exhalaisons de la matière vivante qu’elle triture, découpe, lisse, taille, creuse, étale, réduit en miettes puis reforme. Rapport entêté, charnel, appliqué, consciencieux à tout ce qu’elle touche, à tout ce qui lui passe entre les mains : ces chutes de fourrure qu’elle coud morceau après morceau pendant des heures, des jours ; ce bois qu’elle taille à la tronçonneuse puis brûle ; cette terre séchée qu’elle hache minutieusement en fragments infimes ; ces lames d’ardoise qu’elle colle une par une ; ces cornes de vaches récupérées chez le boucher encore pleines de chair qu’elle fait bouillir puis vide  ; ces harnais meulés à la tronçonneuse puis cousus ensemble.

Zoé Rumeau est artiste comme on est artisan : façonner ces matériaux mouvants qui résistent sous les coups des instruments, les lames des outils, augmenter puis réduire leur densité, leur donner une nouvelle forme – à la terre malléable la forme de son ventre arrondi par 9 mois de grossesse -, travailler avec patience et acharnement. Recueillir ces chutes de matière, comme presque mortes, amputées, oubliées, et les ranimer en opérant des greffes, des boutures, des saignées. Deuxième vie offerte à ces fragments de réalité, détachés du monde comme des météorites tombées du ciel, échouées, et que quelqu’un viendrait ramasser.

Que peut le corps de l’artiste face à cette terre à la fois accueillante et brutale, familière et inhospitalière ? Il peut l’habiter un temps, l’amadouer, l’adoucir. Ses grottes rugueuses s’ouvrent sur un cocon de fourrure dans lequel se laisser glisser : douceur du refuge arrachée à l’austérité de la terre sèche.

Zoé Rumeau habite la matière, ouvre des brèches, des passages dans ses œuvres, pour – littéralement – les traverser. Dedans, dehors, le va-et-vient de l’artiste que l’épaisse matière du monde – celle qu’il sent rouler sous ses doigts – ne laisse jamais indifférent, jamais tranquille, jamais rassasié.

Joy Sorman.